Des orientations globales à l’innovation locale en Tunisie.
Auteurs : Nadia Ben Mansour1, Lilia Zakhama1, Iheb Labbene1
1-Faculté de Médecine de Tunis, Université Tunis El Manar, Tunisie
Un cadre international renouvelé (OMS 2021)
Les recommandations de l’OMS de 2021 sur le l’attraction, le recrutement et la rétention des professionnels de santé en zones rurales et reculées soulignent que la mauvaise répartition des ressources humaines constitue encore un obstacle majeur à la couverture sanitaire universelle. Cette réalité implique des déterminants systémiques tels que le développement local, les systèmes de formation et les dynamiques du marché du travail en santé. L’OMS préconise ainsi des interventions adaptées au contexte et combinées, couvrant tout le parcours du professionnel de santé, et insiste sur le rôle des institutions de formation socialement responsables, de l’engagement communautaire et du renforcement de la première ligne des soins.
De 2010 à 2021 : un changement de paradigme
Alors que les recommandations de 2010 étaient principalement centrées sur des stratégies de rétention (formation, régulation, incitations, soutien professionnel), la version 2021 adopte une approche systémique et intégrée. Elle s’appuie sur des indicateurs récents et repositionne les inégalités territoriales dans une perspective de performance des systèmes de santé et de développement socio-économique. Sa valeur ajoutée réside dans la promotion d’une approche interventionnelle globale et combinées, l’intégration explicite de la formation décentralisée et ancrées dans les communautés et l’alignement des politiques de santé avec les objectifs d’équité et de soins de santé primaires.
Tunisie : le Campus Universitaire Mobile comme mise en œuvre par la Faculté de Médecine de Tunis FMT et la Région du Nord Ouest
Depuis 2013, le contrat « FMT–territoire du Nord-Ouest » constitue une réponse politique et institutionnelle visant à atténuer les inégalités territoriales d’accès aux soins, sans recourir à la création de nouvelles facultés de médecine. Cette approche a permis d’instaurer une dynamique partenariale structurée entre les institutions de formation et les structures de santé périphériques, tout en posant les bases d’un cadre d’action et d’incitation en faveur d’un meilleur ancrage territorial des activités de formation et de soins.
Dans cette continuité, le modèle des campus universitaires mobiles s’impose comme une évolution opérationnelle davantage élaborée à partir des besoins/initiatives de la base, visant à renforcer l’inscription territoriale de la formation médicale et la durabilité de l’approche. Les équipes académiques et régionales multidisciplinaires se déploient dans les régions afin non seulement de décentraliser les activités de formation, mais aussi d’y intégrer des interventions à visée communautaire couvrant un continuum d’actions allant de la sensibilisation au dépistage, jusqu’aux consultations spécialisées, en réponse aux besoins locaux. Cette dynamique repose sur une coordination étroite avec les directions régionales de la santé et les institutions locales de formation, tout en veillant à laisser des traces durables des actions menées (supports écrits et enregistrés, affiches, flyers), contribuant à la sensibilisation et à la continuité des interventions.
Au cours des quatre premiers mois de mise en œuvre, le programme a impliqué 45 enseignants et 12 étudiants et a permis de former 230 professionnels de santé installés dans la région du Nord Ouest, et de toucher environ 300 bénéficiaires communautaires. Les premiers résultats suggèrent également des améliorations dans les parcours de soins, notamment une meilleure coordination des référencements et un renforcement de la prise en charge multidisciplinaire des cas complexes, illustrant ainsi le potentiel de la formation décentralisée comme levier conjoint pour la formation et la performance du système de santé.
Toutefois, conformément aux recommandations de l’OMS, la pérennité et l’impact de ce type d’initiative reposent sur leur ancrage institutionnel, notamment sur leur capacité à intégrer des mécanismes robustes et continus d’identification et de priorisation des besoins de santé locaux, qui constitue un défi central qui demande d’avantage de structuration et de coordination dans les politiques territoriales de santé.
Messages clés
- Les inégalités de répartition des ressources humaines en santé relèvent de déterminants structurels.
- Les recommandations de l’OMS 2021 privilégient des approches intégrées, contextualités et multisectorielles.
- La formation décentralisée et socialement responsable est un levier majeur pour améliorer l’accès aux soins.
- Le Campus Universitaire Mobile de la FMT constitue un exemple de mise en œuvre, encore partielle, de ces recommandations en contexte tunisien, reflétant davantage une dynamique institutionnelle engagée dont l’impact reste conditionné par son ancrage institutionnel, le renforcement de la coordination territoriale et par le renforcement des mécanismes d’identification des besoins locaux.

